Faire de l’Histoire n’est peut être pas simplement se contenter d’une chronologie en songeant un peu rêveur que la succession des dates se suffit à elle seule comme explication. Tout comme il serait naïf de croire que le vrai ou la vérité en histoire serait introuvable, perdus la profusion des points de vue. Ainsi, la seule vérité trouvable serait celle de la perception des acteurs devant un événement mais l’événement en lui-même demeurerait quant à lui impénétrable. Or, comme le souligne Paul Veyne : «Il n’est pas question non plus de prétendre qu’elle [l’histoire] est subjective, perspectives, que nous interrogeons le passé partir du de nos valeurs, que les faits historique ne sont pas des choses, que l’homme se comprends mais ne s’explique pas (…) »[1]
Devant la crise des valeurs que traverse l’époque contemporaine, devant la fragilisation économique des grands ensembles dominants[2], la concurrence accrue, l’angoisse énergétique et écologique[3], devant le blocage social des sociétés ne semblant plus parvenir à assurer l’intégration et l’assimilations des couches sociales les plus défavorisées et les populations allogènes[4], la crise dite « post-moderne » annoncé par Jean-François Lyotard[5] a pu se développer et prendre une ampleur imprévisible.
Cette crise se fonde sur la remise en cause des grands récits émancipateurs[6] qui avaient structuré l’élan de la modernité, de la construction, de la transmission et de la diffusion des savoirs. Le produit de cette crise est une relativité générale et radicale des discours s’imposant dans des sociétés qui se conçoivent comme fragmentées, c'est-à-dire se concevant divisées entre plusieurs codes sociaux et moraux mutuellement et réciproquement incompatibles car défendant des particularités identitaires et des sentiments d’appartenance segmentés. En quelque sorte le vrai ou la vérité ne sont nulle part, toutes choses étant égales, «chacun a raison et a raison dans ces raison»[7]Cette crise ouvre le champ des idéologies[8] muent par l’illogisme et l’irrationalisme qui agissent afin de faire "glisser [le monde raisonnable] peu à peu vers un monde où tout se vaut : l’historien et le faussaire, le fantasme et la réalité, le massacre et l’accident de voiture»[9]. De fait, la science, l’histoire, la philosophie, les savoirs ne sont plus porteurs de la vérité du monde dans le sens où il n’y plus d’unité de l’idée de monde mais une fragmentions, une atomisation de l’univers humain en des particules élémentaires, errantes, interchangeables, dépolitisées, isolées et donc privées de la possibilité «d’élaborer des projets positifs[10] de transformations sociopolitiques»[11]. C’est dans cette convulsion qu’est possible la victoire de la Mémoire contre l’histoire. Si l’histoire s’inscrit dans le Temps et les territoires, dans les rapports des individus aux systèmes d’organisation et d’actions, dans les relations des individus et des groupes aux événements et aux environnements. En fait, si l’histoire problématise toujours la dialectique entre l’individu et les collectifs, la Mémoire est non seulement toujours locale, voire micro locale, individualisée, au service des croyances et des opinions, du pathos, mais surtout demeure une organisation de l’oubli aux fins d’une revendication identitaire abstraite, idéalisée, mythifiée, c’est à dire restreinte, close, enfermée, coupée du monde des réalités humaines.
Le relativisme critique qui émergea de la de la philosophe de Kant et structura la pensée et la construction des savoirs à partir des Lumières se voit donc remplacé par, un relativisme radical[12] qui n’étant ni le doute pyrrhonien[13] vu comme une suspension du jugement faute de connaissance, ni le doute méthodique cartésien, c'est-à-dire le doute pour connaître, s’affiche comme une aboulie des savoirs, une paralysie de la raison, une mise à mort de l’universalisme au profit des particularismes exacerbés. L’incompréhension de la pensée de Nietzsche:"Il n’y a pas de faits que des interprétations" [14] est à la source de la réduction des pratiques historiennes à n’être qu’une collection de plus en plus élargie des points de vue. Alors que la formule était une remise en cause des positions scientistes et positivistes[15] considérant les faits historiques comme des données en soi que l’historien n’avait plus qu’à décrire. Les réflexions de Dilthey[16], qui poursuit la critique du positivisme, définit la situation de l’historien comme étant une subjectivité ancrée historiquement dans une époque. Cette subjectivité est à l’origine de la sélection des données du passé et de leur mise en perspective avec le présent. Cette critique ouvre en réalité la dissolution des objets de l’histoire et comme le disait Seignobos « Tout est histoire ». Si le positivisme s’appuyait sur un passé hypostasié[17], le tout historique jette un flou artistique et équivoque sur une production « humaine trop humaine » d’une connaissance de l’homme.
Il ne s’agirait pas non plus de sombrer dans une critique intellectualiste qui, d’un côté, refuserait l’incompressible de l’événement auquel on se heurte, c’est-à-dire ce qu’il a de vrai, de réel («le Réel c’est quand on se cogne», Lacan), et qui, de l’autre coté, nierait la condition de l’historien. La précaution invite à définir cette dernière en termes de connaissances spécifiques[18], de culture personnelle[19] et d’expérience[20]. Cependant, ces trois éléments bien que nécessaires sont insuffisants. Le risque serait de faire de l’histoire une œuvre de « fin lettrés » ayant acquis « une juste opinons en matière du sens de l’histoire » [21] et aboutirait à une tautologie concernant une communauté autarcique[22] dont on pourrait dire de sa production et de son action, à l’instar d’Abraham Lincoln au sujet des groupes spiritualistes de son époque : «Quant à ceux qui apprécient ce genre de chose, il faudrait mieux penser qu’il s’agit simplement du genre de choses qu’ils apprécient»[23]. L’histoire ne serait plus qu’une question de mode agitant les passions d’une élite autoproclamée.

Toute démarche historique est démarche réflective sur l’événement, les acteurs et en même tant sur elle-même entant qu’elle s’écrit. Elle se fonde profondément sur la conscience historique de l’historien qui inclue l’historien lui-même. Il s’agit de concevoir plusieurs concevoir plusieurs axes :
a- L’homme comme étant dans l’histoire, c'est-à-dire un être social et personnel dans le cours des événements;
b- L’homme comme historique en tant un qu’il appartient au devenir ;
c- L’homme ayant une histoire, en tant qu’il construit sa propre vie dans la perspective de sa finitude.[24]
Autrement dit l’histoire s’élabore et se conçoit comme un exercice de « vie philosophique » où l’objet de l’enquête demeure à distance des propres limitations de l’historien. Cette conscience historique de l’historien devient l’interprète des événements sans subordonné l’humanité à une vocation, sans l’inscrire dans une téléologie[25].

Ainsi ce qui est désavouer par le relativisme intégrale n’est donc pas simplement le vrai dans l’événement, mais aussi dans la perception des acteurs ou des témoins puisque toute possibilité de conscience, d’élaboration intellectuel, de réflexivité et donc de retour sur l’événement est nié. Le témoignage, la trace, le document, l’action, l’acteur sont remis en cause étant renvoyé uniquement à leur aspects partiaux, partisans, subjectifs, conçus comme de simples points de vue ou opinions a qui l’on peut faire dire tout et son contraire. Comme le soulignait François Châtelet «On s’aperçoit que les polémiques concernant l’impossibilité d’une vérité historique, le caractère conjecturel de l’histoire, le coefficient irréductible de subjectivité ont aujourd’hui peu de sens. Que plusieurs présentations des événements soient possibles, il reste que chacune d’entre elles éclaire d’un jour nouveau ces événements »[26] .
Toutes connaissance historiques est une connaissance lacunaire mais elle ne se résume pas à une mise bout à bout des traces, en faisant une sommes des traces, témoignages, et documents, mais en confrontant les sources, en établissant une critique, en faisant des liens avec d’autres éléments, en reposant sans cesse de nouvelles problématiques. Enfin, pour en finir avec le relativisme radicale qui cherche en réalité derrière son doute absolu des réponses définitives, la logique de la construction des connaissances est en réalité assez simple : une question ouvre le champ des savoirs qui lui-même relance les champs des questions. L’événement est donc irréductible et relance par son intrigue sans cesse l’enquête historique.
L’histoire est en soi le récit des événements, c'est-à-dire des choses qui ont réellement eu lieu, autrement dit de ce qui se détache sur le fond de l’uniformité, un fait singularisé. L’œuvre de l’histoire est donc de restituer dans une durée, d’expliciter les tensions en jeux, de distinguer les forces en présence. Ce n’est pas le rêve romantique de Michelet de redonner vie aux ombres du passé, mais de retrouver le sens des dynamiques mis en œuvre pas des individus ou des groupes. En somme c’est une plongé dans les conflits produits par les rapports sociaux, économiques et politiques. Si l’on accepte bien sûr le principe que tous groupes, toutes sociétés, toutes vies humaines sont pris dans la tension entre contingence et nécessité, incertitudes et contraintes. Cette tension inscrit sur la trame des relations humaines des enjeux, des divergences, des oppositions. Si l’on accepte aussi que l’histoire ne se répète pas, car « Hier n’est pas aujourd’hui », et si toute n’est pas radicalement différents, rien n’est sensiblement identique. En reconstruisant les événements se retrouvent les déterminismes mais aussi les éventualités dont la combinaison sur un temps précis aurait pu produire un événement différent. En fait, l’histoire rappelle que fondamentalement tout aurait pu être autrement, comme le souligne Tolstoï par le «Si » à la fin de Guerre et Paix. Cependant, par l’analyse de ce qui a eut (vraiment) lieu se construit avec précaution le « Roman vrai »[27] des actions humaines.
Le relativisme radical à ceci de commun avec le dogmatisme idéologique, il s’agit profondément d’un ressentiment contre les savoirs ; d’une négation des événements comme construction sociale, de la pensée comme élaboration, intellection ; d’un refus des conflits, des confrontations ; d’un déni de la curiosité et de l’audace qui poussent tout un chacun à regarder par dessus le mur pour voir ce qu’il y a derrière, à escalader une montagne pour le simple fait qu’elle soit là ; en somme une banalisation de la vie comme racine d’une haine viscérales de l’humain en l’homme. L’histoire est fondamentalement à l’opposé, elle distingue «dans le tout confus des affaires humaines» [28] les singularités dynamiques et agissantes des événements et des acteurs qui dépassent et transcendent les appropriations particulières, les lissages idéologiques, le masque des réalités subjectives, l’unicité fictives des causes et des motifs, pour ranimer l’essence conflictuelle du vrai et du réel.
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[2] La Triade ( USA, UE, Japon) dont l’hégémonie est remise en cause par l’émergence de puissance régionales ( Chine, Inde, Brésil, Russie ) mais aussi par les crises financières, bancaires, économiques, sociales,…
[3] Crise et guerres pour le pétrole, diminution des terre terres arables, problème de l’accès à l’eau, etc.…
[4] Crise continue de l’intégration des « sans papiers » en France par exemple, continuité de la « question » Turcs en Allemagne, accroissement du communautarisme dans le royaume unis, etc.…
[5] Paul Lyotard, La condition post moderne, collection critique, éditions de minuits, 1979, paris
[6] L’humanisme, la philosophe des lumières, le marxisme dialectique, la psychanalyse…
[7] Michel Azama, Iphigénie ou le péché des dieux, éditions théâtrales, 1991 . Il s’agit tirade de Zeus devant le conflit des dieux de l’Olympe sur le sort d’Iphigénie
[8] Révisionnismes, négationnismes, racismes, intégrismes, créationnisme ect…
[9] Vidal-Naquet Pierre, Les assassins de la mémoire (1987), in Les assassins de la mémoire, Paris, La Découverte 1991,
[10] Dans le sens ici de progrès humain
[11] Slavoj Zizeck, Plaidoyer en faveur de l’intolérance, climats, Flammarion, 2007
[12] un relativisme intellectuel moral et culturel
[13] Pyrrhon d'Élis ( 360-270 av JC) , philosophe sceptique originaire d''Elis, ville provinciale du nord-ouest du Péloponnèse. Il est considéré par les sceptiques anciens comme le fondateur de ce que l'on a appelé le pyrrhonisme.
[14], Nietzsche Friedrich Unzeitgemässe Betrachtungen, II (1874) ; trad. française : Considérations inactuelles, 2 t. , Paris, Aubier 1965
[15] Historicisme.
[16] Dilthey Wilhelm, Der Aufbau der geschichtlischen Welt in die Geistswissenschaften (1910) ; trad. française : L’édification du monde historique dans les sciences de l’esprit, Paris, Cerf 1988.
[17] Une pure abstraction considérée comme une réalité.
[18] Marie-Irénnée Marrou De la connaissance historique, point seuil, seuil, 19… Paris. Ce qui implique à la fois les connaissances acquises dans une formation mais aussi la familiarité prise avec la période étudiée et non pas uniquement avec son sujet.
[19] Paul Veyne, ibid
[20] Paul Veyne, ibid
[21] Paul Veyne, ibid
[22] Les historiens
[23] Slavoj Zizek, ibid
[24] Raymond Aron, Introduction à la philosophie de l’histoire, Gallimard / Tel 1986 (n° 58), Paris
[25] Raymond Aron , ibid
[26] Cité par Paul Veyne, ibd
[27] Paul Veyne, Ibid.
[28] Paul Veyne, citant Aristote, ibid
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