samedi 4 avril 2009

Un punctum de dialectique dans le flux des bavardages

 

 



Monsieur H : En venant ici, sur une boite de dialogue, nous devenons des curieux malsains

Tchatteur (se) X/Y : Des curieux malsains ?

Monsieur H : Nous sommes des curieux malsains parce que nous sommes complaisants avec les discours douteux, les idéologies nauséeuses, les revendications délirantes qui s'expriment ici; nous contemplons la misère de notre époque à distance comme on voit du rivage un bateau qui sombre, comme Néron qui au loin contemple Rome brûler; nous contemplons l'épuisement vain des discours et de la raison devant la perversité et le délire ; au final nous nous gaspillons en plaisirs non nécessaires et, dans cette distances, pensant être au dessus de tout cela, nous prétendons dominer tous ceux qui se vautrent sous nos yeux dans leur fange.

Tchatteur (se) X/Y : Tout ça, ce n’est qu’un jeu !

Monsieur H : Nous ne jouons à rien d’autres qu'à nous perdre dans une illusion de communication globale où la seule valeur serait l'échange. Nous créons ainsi l’errance du sens dont nous cessons de nous plaindre. Nous ruinons aussi les valeurs qui nous restaient en se prétendant plus respectueux, plus tolérants, plus ouverts que nous le sommes réellement alors que la majorité du temps nous nous exposons aux énoncés absurdes des idées insupportables. En réalité, la grande tolérance, ou la grande indifférence, qui se montre ici au nom de la liberté d’expression est la mort en soi de toute liberté et de toute expression

Tchatteur (se) X/Y : Tu es sévère !

Monsieur H : Qu’est-ce que la sévérité sinon « La justesse aiguisée de l'esprit devant le réel et le vrai? »

Tchatteur (se) X/Y : Tout es virtuel ici !!!

Monsieur H : Par conséquent, le temps se perd dans un mouvement qui nous distrait de nos propres vies et dans l’assaut continu d’une foule d’informations et de discours disparates, segmentés qui noient la raison sous le nombre. Une impuissance existentielle se développe due l’impossibilité de vérifier, de critiquer, d’ouvrir l’horizon. Les boites de dialogues, ainsi que les dispositifs nommés "réseaux sociaux" sur l'internet, ne sont rien d’autres que des prisons mentales dans lesquelles nous apprécions notre enfermement. Et comme nous sommes nos propres geôliers, il n’y pas de sentence, la condamnation est arbitraire, la prison n’a pas de fin. Or nous la savions, l’enfer me ment à moi et à tous les autres.

Tchatteur (se) X/Y : Alors ça ne sert rien, on doit pourrir ici puisqu’on est des prisonniers volontaires !

Monsieur H : Pourrir ici doit être nécessairement le sort de la multitude présente. L’être, le corps, l’esprit et la pensée qui ont renoncé d’eux-mêmes à leur liberté ne peuvent pas se gracier eux-mêmes. Cette multitude est comme celle de la caverne qui regarde les ombres projetées sur les murs et qui savent l’illusion sans pour autant querir le vrai et le réel. La douce certitude de l’esclavage est plus forte que le désir ardent d’être libre, ceux qui viennent ici se consolent alors en disant qu’ils ont conscience de leurs chaines, qu’ils peuvent un peu tourner la tête pour voir le marionnettiste.

Tchatteur (se) X/Y : Tu te poses trop de questions existentielles !

Monsieur H : Trop de question existentielles dans une époque qui ne s'en posent plus, c'est combien de questions en trop ?

Tchatteur (se) X/Y : Trop !!!! …. Remarque c’est toujours les mêmes thèmes qui reviennent sur le salon… dieu, les religions….

Monsieur H : La boite de dialogue est un monde de la facilité : tout est vain, l'humain laid, le sens mort. Le retour névrotique du thème unique n'est que le symptôme de l’effondrement conceptuel du discours, l’écroulement de la symbolique du langage, la contention derrière le retour du refoulé, l’abattement de la langue dans sa pragmatique la plus vulgaire, c'est-à-dire l’illusion du lien social. Le pseudo derrière quoi se cacher, l’écran que l’on dresse devant ses yeux n’est que la projection des mensonges qu’ici nous nous servons à nous-mêmes. Derrière la fumée, il n’y a rien et ce rien insupportable doit être rempli, donc dieu et la religion peuvent s’exprimer… dieu a toujours été un excellent remplisseur de vide… un bouche-trou en somme… C’est d’ailleurs peut être sa fonction, dieu comme horizon de notre ignorance ; et la religion, je veux dire l’affirmation d’appartenance et son prosélytisme, est un thème fade pour esprit médiocre…

Tchatteur (se) X/Y : Que veux tu dire ?

Monsieur H : Le constat est amère, mais le savons par l’expérience ordinaire de la vie : tout le monde ne peut pas discuter avec tout le monde, tout le monde ne pas participer à tout, tous les thèmes et sujets ne sont pas possibles avec n’importe qui. Nous sommes ici dans la cacophonie des opinions, des vaines polémiques : l’opinion et le jugement apriori, l’insuffisance et la bêtise triomphe sur la raison, la culture, les connaissances et la dialectiques. De fait l’échange dont ce lieu se veut être un temple est inexistant pour la simple raison que toutes les discussions sont niées avant de naître.

Tchatteur (se) X/Y : Pourquoi ?

Monsieur H : Pourquoi toutes discussion est impossible ? Parce que l'échange est mis en scène comme une valeur en soi incontestable au nom de laquelle tout peut se dire ; parce que nous nous perdons derrière l’anonymat des pseudos ; parce que nous avons dressé entre nous et le monde un écran qui transforme l’écriture en image lisse, c'est-à-dire qui la réduit à n’être que le dessin en creux de nos pulsions. D’ailleurs il n’y pas a chercher plus loin, « pseudo » est une racine qui vient du grec et cela signifie «faux, trompeur ». Tout est dit, nous venons déjà ici en nous mentant à nous-mêmes, en nous masquant derrière le miroir de nos fantasmes et nous nous mettons en relations avec le mensonge des autres : comment et de quoi discuter puisque tout est faux !

Tchatteur (se) X/Y : Pourquoi les gens viennent ici alors ?

Monsieur H : Le désœuvrement, l’isolement, la fuite en avant et surtout l’ignorance… le refus, aussi et surtout, de la vérité de soi…. Ce n’est rien d’autre que la pauvreté humaine des solitudes mise en réseau….. Les interconnexions de l’ennui ordinaire…. Le haut débit de la vacuité….

Tchatteur (se) X/Y : Et toi ?

Monsieur H : Parce que je suis un idiot, c’est une façon assez narcissique de te répondre !

Tchatteur (se) X/Y : Au fait qu’est ce que tu entends par discussion ?

Monsieur H : Une discussion c’est l’action d'examiner par la raison une question ou un objet déterminés en faisant preuve d'esprit critique dans un débat au cours duquel un ou plusieurs interlocuteurs échangent et élaborent des arguments et des conceptions contradictoires. Je sais c’est une définition un peu didactique, mais je ne sais pas te répondre autrement. Mais ici, il n’y a que des bavardages, rien d’autre.

Tchatteur (se) X/Y : Je reviens sur les pseudos, tu dis que c’est un mensonge mais les gens sont juste anonymes

Monsieur H : L’anonymat est l’état d’une personne dont ignore tout, l’anonymat est donc la première étape de l’ignorance en acte sur une boite de dialogue. Et de toute façon entre « se présenter par ou dans un mensonge à soi-même » ou « se présenter dans une ignorance de soi », la différence n’est pas très grande. Il permet aussi l’amoindrissement de la responsabilité, n’étant plus personne en relation avec personne tout est permis, le triomphe de la lâcheté en somme.

Tchatteur (se) X/Y : « Sous le masque tout est permis», comme au carnaval !

Monsieur H : Les mascarades, les carnavals sont une célébration de la vie, un soulagement de la pression d’une morale étouffante. Les boites de dialogue sont des industries de destruction systématique du langage mises en œuvre par les locuteurs eux-mêmes sous le contrôle bien sûr d’une entreprise qui, d’une façon ou d’une autre, fabrique un profit en laissant faire un « n’importe quoi » qui aboutit à l’appauvrissement des langues et des idées.

Tchatteur (se) X/Y : Pourquoi tu dis ça ?

Monsieur H : Les boites de dialogues laisse peu d’espace pour la rédaction, aucun moyen de relecture, limite les messages à cinq lignes, mettent en œuvre une censure qui transforme les mots en d’autres mots, tout cela selon une volonté de convialité et de protection de la jeunesse. Personne ne voit rien à redire à cette logique, pire tout le monde en approuve le fonctionnement. Il est donc acquis que le langage peut être réduit à des activités rudimentaires, qu’il est censurable à volonté, qu’il doit être surveillé parce que potentiellement dangereux ; il est donc bridé, compacté, formaté. Il faut comprendre que ce qui est visée est ce que contient le langage, c'est-à-dire la dimension symbolique, abstraite, d’intellection, de réflexions autrement dit l’architecture du monde. Or, une boite de dialogue est un outil qui permet à tout un chacun d'écrire ce qui lui passe par la tête sur-le-champ et sans délai ce qui ne favorise ni la prudence, ni l'intellect, ni l’affect. En cela, la boite de dialogue comme outil de communication est fautif , il encourage à la facilité en tout chose, à l’équivalence de tous de les discours, à la confusion de toutes les valeurs.

Tchatteur (se) X/Y : Pourtant il ya beaucoup de gens qui viennent ici ?

Monsieur H : Ça doit être ça la grande vengeance de l’imbécile sur le poète, l’artiste, le savant, le philosophe….

Tchatteur (se) X/Y : L’imbécile n'a pas sa place aux cotés de l'artiste, du poète ou du savant…

Monsieur H : C’est sans doute pour cela que les boites de dialogue ont été inventées. Je veux dire le nombre, le pouvoir du nombre, le nombre qui coagule, qui fait masse et nie toute singularité… c’est une place de rêve pour l’imbécile.

Tchatteur (se) X/Y : Si les boites de dialogue sont faite pour les imbéciles, cela voudrait que nous le sommes tous ici….

Monsieur H : Il y a une imbécillité à venir là en effet… comme dans tout l’endroit où la sagesse n’a pas de place dans le fond…

Tchatteur (se) X/Y : C’est quoi la sagesse ?

Monsieur H : Je ne sais pas, une vertu qui nous fait aimer la vie ?

Tchatteur (se) X/Y : Une vertu ?

Monsieur H : Au sens antique ou nietzschéen du terme…. Je joue au petit singe savant là…

Tchatteur (se) X/Y : Tu sais, les mots n'ont de sens que celui que nous leur donnons.

Monsieur H : Je crois que tu résumes assez bien dans cette phrase la finalité d’une boite de dialogue.

Tchatteur (se) X/Y : C'est-à-dire ?

Monsieur H : La dilution du sens dans le particulier, le point de vue, l’opinion c'est-à-dire la folie, le délire, la démence individuelle et collective.

Tchatteur (se) X/Y : Tu ne crois pas que tu en fais un peu trop là ?

Monsieur H : Peut-être…. Il est tard, je suis fatigué, je vais aller me coucher. Bonne nuit

Tchatteur (se) X/Y : Bonne nuit

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