lundi 6 avril 2009

Un Punctum d’écoute dans un monde sourd

 


Au café (extrait de la discussion)



La Jeune Femme: Tu sais ce n’est pas facile, j’ai grandi avec un père alcoolique…

Monsieur H: C’est une chose que je peux comprendre, mon père s’est distingué de la même façon...

La Jeune Femme: Par exemple, moi j'ai très peur de tomber amoureuse…

Monsieur H: Oui, peut-être parce que le premier amour est celui des parents pour leurs enfants et que là il est altéré par l'alcoolisme du père. Après comment faire confiance en l'amour pour quelqu’un à partir du moment où l'amour paternel a été entaché ?

La Jeune Femme: Ma grande sœur voit un psy pour ça et parce qu'elle est tombée amoureuse d'un gay.

Monsieur H: Tomber amoureuse d'un gay quand le père ne va pas bien c'est une façon de dire qu'elle ne va pas bien ?

La Jeune Femme: Oui, mais elle ne le savait pas avant

Monsieur H: Elle ne le savait pas, en conscience, elle le savait de façon inconsciente, elle a cherché à trouver un homme qui ne répondrait pas à ses attentes

La Jeune Femme : Tu sais, toute ma famille est musulmane. L’alcool c'est interdit par le Coran, ça n’a pas été facile vivre. Tu imagines bien que l’histoire de ma sœur, ça passe assez mal auprès de ma mère et de mes frères, en plus elle fait une psychanalyse, tu vois…

Monsieur H: On essaie toujours de se protéger de la folie que l’on suppose chez autrui, alors quand on croise quelqu’un dit faire une psychanalyse, le premier réflexe souvent est de se protéger en suspectant qu’il ou elle est fou.. surtout en famille...

La Jeune Femme: Là c’est pas ça, tu sais, personne ne comprend vraiment.

Monsieur H: Le fou c’est aussi celui qui prend d’un coup une liberté inattendue, celui qui ne respecte plus les règles … il doit y avoir de ça dans leur réaction, non ?

La Jeune Femme: Oui, peut être, c’est comme s’ils se sentaient mal à l’aise plutôt.

Monsieur H: Oui, il y a de ça, en même temps, étant amoureuse d’un gay, elle renvoie aussi à ta mère et à tes frères une étrange image de l’homme, je veux dire si on entend ici par homme, le père où quelque chose qui rejoint cette idée.

La Jeune Femme: Mais on ne peut pas contrôler ses sentiments tu sais...

Monsieur H: Oui, je sais… je voulais dire que pour ta sœur être amoureuse d’un gay c’est se mettre dans une situation sans réciprocité, c’est être avec un autre idéalisé, fantasmé qui sera toujours auréolé de perfection puisqu’il ne se passera jamais rien. C’est une image parfaite en somme.

La Jeune Femme: C’est vrai qu’elle l’admire!

Monsieur H: Et comme tu m’a dit que l’alcool était interdit dans ta religion, je suppose que l’alcoolisme du père doit composer avec une honte sous une forme ou sous un autre, alors en fonction de la tolérance de ta famille sur l’homosexualité, il y a quelque part quelque chose de ça qui est en jeu, « ça fout la honte » en somme…

La Jeune Femme: C’est un peu dur ce que tu dis, tu dis qu’elle ne l’aime pas c’est ça ?

Monsieur H: Non j’en sais rien, elle peut l’aimer sincèrement, juste j’interroge le fait qu’elle mette en avant un amour défaillant, problématique pour elle et aussi, comme tu le dis, pour ses proches... ça me fait penser à l’amour défaillant du père alcoolique qui s’oppose à l’image idéalisée du père, à une honte que je suppose de l’avoir vu s’alcooliser contre touts les principes moraux de l’éducation que tes parents donnaient… Tu sais, je puise beaucoup dans ma propre histoire là, par comparaison, pour te répondre, peut être que je dis des bêtises.

La Jeune Femme: Non, au contraire, merci de partager ta sagesse.

Monsieur H: De rien, je t'écoute, je te répond sans porter de jugement, en fonction de ça à quoi ça me fait penser.

La jeune Femme: Merci ça montre que ton père ne t'as pas rendu amer.

Monsieur H: Plus maintenant, moins en tout cas, je me laisse moins gagner par la tristesse, par les blessures qu'il m'a transmises. En un sens, mon père m'a légué ce combat contre moi-même, j'aurais pu ne pas le voir ce combat, ne pas le conduire...

La Jeune Femme: Je comprends, au moins il y a un but dans la vie

Monsieur H: Oui si tu veux, tu peux le dire comme ça, je l'ai pas cherché ce but mais il est là, et je gagne un peu tous les jours, souvent avec beaucoup de maladresse mais quand même un peu....

La Jeune Femme: Oui, je vois. Moi j'essaie d'être meilleure tous les jours et prions pour que dieu nous y aide.

Monsieur H: Oui je comprends, même si je ne suis pas croyant et que je ne prie pas.

La Jeune Femme: Tu ne crois pas en dieu ?

Monsieur H: C’est une longue histoire.

La Jeune Femme: Tu crois pas que c’est à cause de ton père.

Monsieur H: Ah, ça, "dieu, le père", ça fait réfléchir, non ?

La Jeune Femme: Oui… mais on ne peut pas vivre sans religion….

Monsieur H: Je ne sais pas, j’ai envie de dire la preuve que si, mais ça serait peut-être une provocation déplacée...

La Jeune Femme: (appelée par une amie) Désolée, je dois partir. A la prochaine fois, et que dieu sois avec toi, quand même !

Monsieur H: Merci, au revoir.

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