lundi 29 mars 2010

Insultes



Les mésaventures de M. H.
au pays des décervelés hargneux






Je me souviens de ce jour où ayant été voir une connaissance avec laquelle je partageais le goût des jeux, je vis la soirée se terminer par une dispute. L’origine de l’altercation vint de ma réaction immédiate à l’une des paroles professées au sujet d’un petit garçon de trois ans dont sa femme avait la garde: «Il deviendra délinquant, je le sais», affirmation renforcée par son conjoint: «Il y a des prédispositions génétique». Pensant que cette opinion naissait du désarroi et de la fatigue, je m’étais essayé à expliquer que la théorie de Dawkins sur le gène égoïste était une pure spéculation dont les considérations culturelles et sociales ne sentaient pas très bon. Je songeais de prime abord au scientisme, au positivisme dont il me semble qu’un esprit censé se méfie spontanément.



Je n’ai pas tout de suite songé au nazisme, mais il arriva dans la bouche de mon hôte sous la forme suivante «le nazisme a eu des conséquences positives». Phrase proprement hallucinante. Il m’avait expliqué auparavant que lui, professeur de mathématiques, avait mis son savoir au service de l’éducation nationale en produisant des statistiques significatives et utiles. Méfiance crispée. J’aime, quant à moi, les mathématiques parce qu’elles sont logiques et abstraites, les mathématiques comme une langue qui parlerait différemment du monde, une langue à jamais étrangère à tout et dont l’utilité ne se forge qu’à grand coup de compromission ou d’idéologie. Il me semble qu’il y baignait.



Ne voulant pas poursuivre la vaine polémique plus en avant, j’ai juste dit qu’il fallait un peu songer à la vie, que les théories génétiques ne devaient pas conduire à la biologisation de l’humain. Je songeais un peu bêtement à la phrase de Léo Ferré «Laissez-leur au moins la vie, c’est la seule chose qu’ils leur restent». D’un coup, l’insulte surgit :




Catholique



Je me suis fais à peu prés insulter de tout dans ma vie, j’énumère : sale juif, sale arabe, sale pédé, communiste, trotskyste, libéral, anarchiste, prolétaire, barbu, intello, petit con, débile congénital, attardé, crétin, prétentieux, orgueilleux, égoïste, individualiste, moraliste, emmerdeur, casse couille, chiant de la pire espèce, bavard saoulant, philosophe de pacotille, écrivain provincial, incohérent mystique, athée, ici comprendre génocidaire, Stalinien, fasciste, ….



Il s’agissait de la première fois de ma vie que le terme de catholique me fut servi sur ce plateau. J’ai failli en rire si je n’avais été menacé à la suite de prendre des coups ; l’injure impliquait-elle en corolaire un goût pour le martyre dans l’esprit primitif qui s’exprimait devant moi? J’ai décliné l’invitation, comme il se doit.



Mes amis les plus proches connaissent ma profonde irréligion qui se traduit par une impossibilité physiologique d’appartenir à un groupe constitué, c'est-à-dire à un «nous», en somme à une horde de croyants quelque soit leur objet de culte. Quant à la question du sacré, de dieu, il me semble que l’imbécilité la plus haute serait d’être indifférent : l’intrigue fait penser. L’athéisme véritable est un saut métaphysique, ce saut se trouve parfois chez ceux qui ont la foi, entre les deux le marais des sectes et leurs soumission. J’ai pour l’appartenance identitaire un dégoût immédiat, celui qui devrait saisir l’homme sensible devant le pressentiment du massacre. Oserais-je dire que je suis sur le sujet un drôle de zigue? Pour illustrer mon propos, j’avouerais avoir été perturbé lors d’un concert par le fait que tout le monde, sauf moi, ait fait le même geste au même moment. Je n’y peux rien, ça ne passe pas, je trouve cela malsain. Alors, savoir que des groupes de rock remplissent des stades de football me terrifie. Je crois que l’effondrement est venu un jour en voyant le début du spectacle d’un comique au stade de France où le public était assis en régiments sagement alignés. Effroi ontologique. Le même comique est allé voir le Pape en se vantant de prier au moins dix fois par jour. Je ne suis pas choqué qu’il eut rendu visite au Pape, je pensais juste que ce dernier avait plus de goût. Mais bon, la brebis est la brebis, impossible de lui en vouloir ou de la choisir quand il est question de descendre de Saint-Pierre.



Catholique comme insulte me renvoyait de fait au Pape dont je devenais un agent pernicieux. L'Église Catholique Apostolique et Romaine, pourquoi pas, j’aime cette énoncé dans ce qu’il a d’honnête. Je décrypte.



Église : assemblée d’homme se disant libres (ekklesia en grec), bel exploit.

Catholique : universelle

Apostolique : des apôtres c'est-à-dire de ceux qui disent répéter ce qu’ils ont mal écouté.

Romaine : de l’Empire Romain.



Ça donne : l’Empire Universel de l’Assemblée de ceux qui disent avoir entendu quelque chose ; je ne vois pas de meilleur résumé de l’humanité dans sa rumeur permanente[1].



Dans le fond, ce n’est pas loin du reproche fondamental qui m’était adressé. Selon mon hôte, j’étais dans la rumeur. Dans le bavardage amnésique de son existence, le grondement vide de sa cavité crânienne, la vie était introuvable. En parler, pour lui, ne consistait qu’à un tintamarre incompréhensible qui lui rongeait la matière cervicale. Pauvre bête humaine. Il ne désirait plus pour lui-même, et bien sûr pour tous les autres par extension de son égo malade, que l’animal-outil corvéable et quantifiable à souhait, l’humain comme matière première de la machine. Parler de la vie consistait à retourner le couteau dans la plaie de sa médiocrité, blessure que je lui infligeais naïvement. Je le déplore à peine.



Parlant de cet incident autour de moi, mes amis me précisèrent que j’avais eu bien de la patience à discuter aussi longtemps avec l’énergumène et sa compagne, que devant le délire la raison s’efface stratégiquement, que, je le veuille ou non, je parlais bien, j’avais une culture que l’ostrogoth ne possédait pas et devant laquelle il se sentait humilié. Pauvre hère.




J’ai négligé de dire que l’insulte suivante fut «Historien»  comme un reproche fait à ma façon d’aborder la question. J’ai en effet fait des études d’histoire, sans sombrer dans l’historicisme mais avec un esprit de curiosité.



Je parle bien. Quand je pense qu’à vingt ans je n’articulais pas un mot, que mes émotions prenaient le pas sur la parole ! Enfin, voilà, ce n’est pas innée, la parole.



Cultivé ? A quatorze ans, je me suis rendu compte que je n’étais pas un bon élève parce que je travaillais bien mais que tous les autres étaient médiocres. Mérite éphémère et lucidité soudaine. Ceci dit, si moi, je suis cultivé, alors l’état du monde est pire que je ne le pensais. Il faudra y songer en lisant ce billet.



Avant qu’on me le serve, je ne suis qu’un provincial. Comme tout le monde le sait, la culture et l’intelligence se trouvent à Paris. Je le confesse, je suis quelque peu dépourvu en Paris depuis ma naissance.


Bref.


Avoir, en si peu de temps, suscité  une haine aussi vive me fait dire que je devais en effet l’empêcher de ruminer son idéologie de mort en paix. Le problème est qu’il n’est pas le seul de nos jours à ruminer ainsi. L’insulte n’est rien,  la capacité de nuisance de la Bêtise elle est sans fin. Notre époque  pue la mort qui rôde.






..........................................................................................................

[1] Bien sûr ça peut aussi être décrypté en : Assemblée de Ceux qui disent avoir entendu parler de l’Empire Universel ou  autres combinaisons….

0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

Plus que des commentaires immédiats et rapides, l'idée serait plutôt de développer une réponse qui prendrait sa place parmi les feuillets de ce carnet virtuel. Les commentaires sont "censurables", leur édition n'est donc pas garantie. Qu'ils soient édités ou non, je me réserve le droit de m'en servir en citant leurs auteurs pour construire des pages de ce carnet. Je vous invite aussi à éviter les "pseudos" et vous encourage ainsi à parler en votre nom propre.