lundi 16 août 2010

Correspondance 2

 

Cher  Ami,

J’ai pour te répondre tes trois dernières lettres sous les yeux et je me rends compte qu’il y a tant à dire. Je ne sais par où commencer.

« Je suis un tankiste », oui, pourquoi pas. Dans le fonds, ça pourrait définir une façon de faire, d’entrer dans le carnaval de l’internet comme je le fais dans la comédie de la vie. Je ne sais pas pourquoi  je surfe sur la toile. La plupart du temps, je m’y ennuie, les débats sur les forums, les discussions dans les chatrooms, ne m’intéressent pas. Je devrais dire dans la vie aussi.  Je suis souvent mal à l’aise en société, mal à l’aise devant le flot de paroles, le sens, l’impression de ne pas y être. J’ai passé beaucoup de temps dans la solitude au point peut-être d’être devenu autiste. Tout dans ma vie est à coté, l’écriture acquise, ma prétention littéraire, les connaissances apprises. Je suis moi-même à coté. Actuellement, je vis presque reclus. Bien sûr j’ai ma femme, mes filles, mais je me contente de rester là où j’habite, m’affairant entre deux activités théâtrales, deux temps d’écriture.

                L’internet serait plus que de la simple communication mathématique selon le schéma de Shannon et Weaver, pourquoi pas. J’en doute. Je ne suis pas dupe, on se s’approprie pas la technique, on n’en fait qu’un usage. Ce dernier suppose que les modifications patentes et induites par la technologie sont passées,  incorporées faute d’être comprises, domptées. Alors que reste-t-il ? Le saut puritain, l’exaltation conservatrice, les deux combinés qui donneront naissance aux folklores et costume régionaux comme symptôme d’une crise identitaire devant le passage d'un train ? Ou la désillusion que j’exprime. Tu dis qu’Avatar est malhonnête parce que flirtant avec l’esprit du temps. J’ai l’impression que Jacques Henri Miller vise juste en disant que ce film vise l’anesthésie et la débilité comme un symptôme de l’achèvement du malaise dans la civilisation. Win Wenders avait pressenti la fin du cinéma, Bernard Faucon la fin de l’image, c'est-à-dire non pas leur disparition mais leur omniprésence, leur triomphe dans le vide, le lissage. J’avais écris  quand j’avais une vingtaine d’année un texte qui se nommait «Rêve d’un monde lisse». J’étudiais alors la géomorphologie, le principe de la pénéplaine d’érosion avait marqué mon imagination. Au même moment, un pote écrivait une nouvelle de science-fiction où un homme dans un monde en pleine santé, sans maladie, s’injectait délibérément le virus du choléra. Quelque chose parlait-là ce qui couvait. Ce que nous n’avions pas vu, l’émergence des logique binaire :

 

                       impulsion-réaction

                      émetteur-récepteur

                      prédisposition-conditionnement

                      compétence-évaluation.

 

                Dans son film, « Level Five », Chris Marker, évoque deux choses : la montée de l’internet figuré par des individus masqués et la fièvre des jeux vidéos. Le film est une enquête historique sur la défaite du Japon, la bataille d’Okinawa. Une jeune femme cherche les traces de celui qu’elle aime et qui a disparu en laissant un jeu vidéo inachevé. Impossible de jouer à la guerre, impossible de refaire la bataille, de faire gagner les perdants. Le réseau virtuel auquel elle se connecte est séduisant, trouble, les masques parlent mais demeurent anonyme. Leur parole se voudrait une énigme mais elle n’est qu’un jeu sans fondement. Deux non-voies et deux constats : on ne réécrit pas l’histoire, la mémoire est mensongère. Chris marker, Win Wenders, Bernard faucon, à mes yeux, signent la fin d’un temps. Il ne faudra pas attendre des années pour se rendre compte que le rapport au langage a été bouleversé de façon radicale par l’émergence, la massification de l’internet. Ne serait-ce que par la disposition du corps devant l’écriture, la lecture.

                Je ne me plains pas, je n’écris plus à la main depuis des années, c’est au dessus de mes forces, ma graphie se résume à un gribouillis informe. Dans le fonds, elle me ressemble. Je pourrais gémir. Je ne geins pas. Je n’ai pas écrit Le Plus Court Chemin  pour la complainte mais pour  mettre du langage là où il y avait du silence. Au passage, je règle des comptes -  un ami lecteur du texte me l’a dit - à la limite c’est de bonne guerre. Je n’avais pas songé en te le proposant que ce récit entre en échos, en résonnance avec toi. La rencontre entre toi et moi s’est déroulé sur un salon de chatroom, elle avait eu lieu avant, ailleurs, dans le sous texte des lignes que nous avions échangée. Depuis, nous tramons les phrases, nous faisons face à l’intempestif de cet événement, nous nous débattons dans la correspondance. Il se passe quelque chose, autre chose, une échappée (belle) à la doxat de l’internet.

                Il y a des gens sous les pseudos, la possibilité du rendez-vous en temps réel. Il y a des bavardages, de l’opinion, de la provocation, de l’inculture du prosélytisme… il serait cependant mensonger de dire que ce n’est qu’une stricte reproduction, d’un clonage à l’identique de la vie réelle. Le défaut de Temps, d’Espace, de Corps, de Chair, se fait sentir sous chaque ligne, et l’anonymat du net n’a pour miroir que l’exaltation identitaire de nos sociétés. Et quant à la misère du langage en ligne, cela renvoie à l’érotisme pauvre de notre époque.

              Par contre, envisage l’omniprésence de la technique dans nos rapports sociaux quotidiens: le portable qui sonne au milieu d’une conversation la coupant définitivement, ou au spectacle; la connexion directe à l’internet pour vérifier, avoir immédiatement accès à la Vérité. Il n’y a là une incapacité à être «ici et maintenant», à « s’incarner en soi-même» qui conduit à ce que les relations ordinaires finissent par ressembler à celle du Net.

           Pour en revenir sur la lecture, ouvrir un livre projette dans l’esprit d’un autre à travers ses lignes; l’internet, via l’écran qui transforme tout en image, projette les lignes de l’autre à l’esprit. C’est une inversion incommensurable. La posture nous réduit à la réception. Y déroger se peut, des artistes ont déjà travaillé avec l’outil, le conduisant à balbutier, le contraignant dans ces limites. Mais ils ont été dépassés  par les flux. Quant aux hackers, ils n’ont jamais fait autre chose que de renforcer la logique dominante.

                Pour le dire autrement, en ces temps conspirationnistes, qui voient des complots et des propagandes partout, est oublié que le complot ne fonctionne que parce qu’on le laisse faire, la propagande que parce qu’on y consent. Le relativisme et le perspectivisme morale et intellectuel conduisant à tout confondre avec tout, à donner à toute chose la même importance - un accident de voiture avec un génocide,  une insulte de terrain de foot avec une crise économique - existaient avant le net. Ce dernier ne l’a que renforcé. L’ignorance triomphe, la forme, la plus orthodoxe possible, écrase le fond et l’invention. Tout devient urgent.

             Je suis en effet un « tankiste », ce que je dis là n’a aucune importance, ne sert à rien. On défendra l’usage, la dérogation illusoire à la règle mais dans le fonds, nous le savons, tout comme l’imprimerie a imposé l’orthographe, l’internet imposera son orthodoxie. On me dira que la marge fini par devenir centre. Rien qu’à la certitude de cet énoncé, j’en frémis. René Char disait qu’il était impossible de vivre sans avoir devant soi l’incertitude, nous nous engouffrons dans cette impossibilité. Je suis peut-être un exalté, mais je ne vois qu’hypnose et apathie que la régulation des outils de communications par les usagers encourage plus qu’elle ne nie. Mais, je suis peut-être profondément asocial.

                Le plus court chemin n’est pas adressé à «personne» mais à « Personne », ce qui n’est pas la même chose. Il s’agit d’un clin d’œil mythologique et littéraire même si j’en conviens, je ne suis pas à la hauteur du mythe et des grands écrivains. Je ne sais pourquoi l’idée d’écrire m’a hanté depuis l’enfance. Rompre le silence, conquérir et faire mes preuves dans ce qui était pour moi une terra incognita ? Oui, bribes de réponse, pourquoi pas. La dyslexie signe mon rapport à l’écrit, au langage et donc au monde. J’en reviens à ces positions  d’être a coté de tout, confis dans une sorte de mélancolie doucereuse. Dans ce monde utilitariste, pragmatique, instrumentalisant, ce monde de communication binaire faite de pervers et de puritains, ce monde de vertu, de pacte et de doxat,  ce monde hystérique d’émotions, de passions et de mémoire, ce monde de brûlot et de bûcher, mon spleen me place en porte à faux. Le «tankiste» se débat avec lui-même, cherche ses armes, s’en invente, probablement en subversion permanente contre tout, rien. Enfin feste vivant  malgré l’industrie d’abatage qui est en cours, malgré le fait de n’avoir aucune place à prendre.

           Au bout de 20 ans de précarité, je sais que le travail est au mieux une fumisterie, au pire un esclavage nécessaire. L’horizon de la Liberté s’étiole sous nos yeux, le Vrai, le Réel  s’épuisent  sous toutes les velléités, l’événement meurt d’être inapréhendable, le désir s’efface devant la consommation, la communication a rompu toute les socialisations, toutes les sociétés. Ce qui fonctionne : une case, une croix, une ligne, un objectif, une rentabilité. Tu sais que dans un hypermarché, en tant que client tu es  toujours moins rentable pour l’établissement que celui qui te succède ?  A combien  de lignes sur tchatte, un forum, à combien de commentaires, sommes nous de bon indice de développement stratégique d’un site web ? Il y avait une chose où le langage, le Temps, l’Espace, le Corps, existaient entre les personnes, une chose commune, banale, ordinaire : la lettre. Ce que je t’écris, ce que tu m’écris y tend, y est, ça laisse une trace. Indélébile. Puis cela s’efface comme sur le sable, cela éteint comme une bougie, et pourtant il en reste quelque chose. Je crains que l’internet ne soit qu’une amnésie.

Amitiés

H.

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