Cher Ami,
La révolution informatique ne distingue pas de l’évolution des sociétés en général, ni d’ailleurs de la dilution des principes de la cybernétique, de la communication, du behavorism déjà présent par ailleurs. Internet n’invente rien, il démultiplie tout. Une fois qu’il est entendu que l’autonomie des phénomènes n’existe que dans la fiction des conservateurs afin qu’ils puissent fantasmer la fin annoncée de leur monde idéal, il est sûr que ce qui se produit est lié, par des causalités, par des échos, des liens diffus, pourquoi pas volatiles.
Après 1989, la chute du mur de Berlin, il fut de bon ton de mettre en procès la fin de l’histoire. Des soi-disant intellectuels comme Fukuyama en ont élaboré une nouvelle théorie angélique de la paix perpétuelle sous la forme d’un triomphe de la forme libérale de la démocratie, d’autre comme Huntington, le cauchemar d’un choc continental des civilisations. Le début du XXI siècles a montré que l’action pouvait combiner ses deux délires. Au coté de ces deux point vue, de façon très brève, il y eut une réflexion sur l’extension du totalitarisme au niveau mondial. Critique acerbe de la mondialisation. D’ailleurs cette mondialisation a tout de suite été digérée en étant projetée dans les époques passées tout comme dans les programmes scolaires : l’Union Européenne se dessinait sur les traces de l’Empire Romain, la méditerranée antique était déjà un espace mondialisé. Ainsi la conclusion s’imposait, nous avions depuis toujours été Européens - « Putain que c’est bien » disait Arno - et surtout, depuis toujours globalisés.
Digestion, oui c’est le mot qui convient. La mémoire digère l’histoire, la géopolitique des jeux, les relations internationales, le fantasme de gouvernance, la politique. En gros, il ne se passe rien. Pas rien de nouveau, mais rien en ce moment. Ou plutôt pour reprendre une phrase du générique des pieds sur terre sur France Culture : « Il ne se passe rien parce que personne ne veut savoir qu’il se passe quelque chose ». Le niveau de digestion le plus extrême est sur l’internet.
Il s’agirait par exemple de s’interroger sur le fait que les peuples – ah non, ne pas dire « peuple », c’est trop politique, trop conscient, trop problématique; il faut dire « population», c’est morphologique, quantitatif, c’est mieux, c’est neutre, c’est propre, ça a un goût scientifique….
Je rigole à peine mais voilà bien deux choses que l’internet encourage: l’extension de la dépolitisation et le triomphe « du tout se vaut » par la multiplication des amalgames et de la pauvreté du langage. Sur l’internet, le langage n’a pas d’importances, ce qui prime, c’est l’échange. Je vais au but : c’est le règne de l’économie langagière, des propos utiles à effet immédiat ,c’est à dire la vacuité.
Au passage, tu me dis que ma posture critique de l’Internet te fait penser aux propos des (néo-)conservateurs, réactionnaires et philosophes/sociologues de pacotille. Bon, je dois en accuser le coup. D’un autre coté, ça me rappelle que je n’y suis pas de ce monde, qu’il me renvoie continument à mon errance hors champs, et peut-être à cette mélancolie stuporeuse qui attend dans ma psyché l’heure de sa gloire.
J’en reviens à ma question : pourquoi les « populations » se sont-elle engouffrées sur l’Internet comme elle se sont engouffrées dans Avatar ? L’effet d’opportunisme que tu proposes n’est pas suffisant pour expliquer le phénomène.
Je crains que la réponse au succès du net, comme celui d’avatar, derrière l’illusion de la fête et du partage, ne soit qu’un dégout profond, une crise aigue de ce malaise dans la civilisation, mais sous une forme particulière, elle n’a plus de frontière. L’évolution des technologies ont une influence sur nos modes de vie. L’invention de l’imprimerie a permis la diffusion d’idées tout en imposant les langues nationales et les passions de l’orthographe, le train à provoquer les folklores régionaux sur un mode de mélancolie antirévolutionnaire, l’énergie atomique le repli sur soi apeuré et le fantasme des extraterrestres. Les évolutions scientifiques, techniques ont marqué l’évolution du langage, dans un débat, dans des convulsions mais toujours dans le développement du sens, dans le balbutiement aux frontières.
J’ai dit que sur les chatrooms ça aboie, oui comme dans le Rap (ou d’ailleurs les chanteurs se nomment eux-mêmes Dog), c'est-à-dire, comme le disait Deleuze, parce qu’il ne reste plus que ça. Ça sent le chant du cygne.
L’internet et le corps diffus ? Ou le fantasme de la partouze sans se toucher pour adolescents immatures ? Au moins dans une Rave party underground des années 90 ça se touchait, sous ectasie, sexe triste qui annonçait Houellebecq. Aujourd’hui ? Je ne sais pas, ça se tripote en ligne ? Sous Webcam ? Remarque c’est plus sûr qu’un préservatif. L’Internet ou le développement épidémiologique d’une sexualité agoraphobe globale.
Il y a des individus derrière les pseudos. Mais où sont-ils ? Ah oui, dans les liens d’amitiés virtuelles que l’on fait sur facebook, les chatrooms ? C'est-à-dire à condition de l’auto-censure, de l’auto-contrôle; de l’auto-puritanisme en somme. Facebook, je n’en vois pas la nécessité. Je suis en train de fonder une association de théâtre. Il faudra un blog, un facebook. Personne n’est capable de me dire pourquoi. Sinon que ça coute moins cher que de faire des affiches que de toute façon on fera. A quoi peut servir Facebook pour une association ? Se faire connaitre ? Foutaise, c’est faire qui fait connaitre. Faire sa pub ? Avoir une page facebook ne fait pas venir plus de spectateur au théâtre. Mesurer son rayonnement ? Avoir comme Obama, des millions d’amis. Le président américain a dans le monde des millions d’amis sur Facebook. Si on ne touche pas à l’absurde là, je ne comprends pas. Ou plus.
Je ne viens sur les chatrooms que par ennui. Et oui, il y a dix ans, je parlais de livre, de philo, ect… et non de couche-culottes, de mes petits soucis quotidiens, de mes enfants. Dans le fonds, ma vie intime, privée qui en a quelque chose à faire? Personne. Sauf sous forme de littérature et là si c’est raté, c’est raté. Et pourtant, quel succès de se dire son privé comme si il y avait une transgression fondamentale à rompre le mur obscur de la vie non regardée.
L’internet n’est que le catalysateur de ce qui existe déjà par ailleurs, mais c’est là qu’on y voit le mieux le triomphe de cette volonté sans objet qui ronge le Temps.
Internet comme Agora, comme Forum ? Oui, cela permet ainsi d’être socratique et de haïr la démocratie. J’ai toujours préféré l’Ekklesia pour mon compte. Non pas l’isomorphie du bavardage dénoncée par Platon, mais l’assemblée de celles et ceux se disant Libres et œuvrant pour la Liberté. Mais depuis Spinoza, il est nécessaire de s’interroger si, en réalité, par Liberté la majeure partie des gens n’entendent pas Esclavage? La dialectique Hégélienne est inefficace d’avoir oublié ce doute et ne conduit qu’à la soumission. Je ne sais pas si le XXI sera religieux ou non, je pressens qu’il sera celui d’un accroissement inattendu et sans limite de la servitude volontaire.
Amitiés
H.
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