lundi 16 août 2010

Correspondance 5

Cher Ami,


Jacques Balthazar, le généticien, recycle des idées vieilles comme le monde, idées dont il aurait été souhaitable qu'elles eussent disparues.


Nées dans les délires scientistes et hygiénistes du XIX° siècle, cette "animalisation" de l'homme est passé outre atlantique où en fonction de l'état des connaissances et surtout des idéologies dominantes, du scientisme persistant, l’être humain a été perçu comme flux d'hormone, un code chromosomique ou un programme génétique et de ce fait ne fonctionnant que sur un principe d’impulsion-réaction.


Réduire l'humanité à quelques vecteurs biologiques n'est pas un signe de progrès, ni une garantie de scientificité, mais une régression éthique des plus néfastes. Les croyances scientistes ayant pour fonction de  «biologiser » l’humain dans l’homme n’ont donné naissance qu’à des idéologies terrifiantes et des sociétés dangereuses. Le XX siècle a été le siècle des guerres, des totalitarismes et du mythe d’un  « homme nouveau » où les critères de sélections finirent toujours à un moment ou un autre par se fonder sur des théories biologisantes.


Inscrire l’identité des personnes dans les gènes, les chromosomes, les flux d’hormones, en déduire des prédispositions sociales et culturelles devrait heurter l’intelligence. L’impasse d’une telle doctrine devrait jaillir immédiatement à la pensée. Il semblerait que notre époque s’en aveugle.


Le temps de la normalité et de la question du rapport à la norme est terminé. Les sociétés ne fonctionnent désormais plus en fonction de ce principe qui, quoiqu’on en pense, permettait à l’individu de construire en fonction de lui-même devant les conflits inhérents aux rapports sociaux. Depuis quelques années, la notion de dysfonctionnement a grignoté le champ des pratiques et des représentations. Se dessine derrière le modèle de l’animal-machine issu des théories cognitivo-comportalistes dont la génétique s’abreuve. Si devant la norme, il y la l’anormalité, l’écart, la déviance, l’exclusion, c'est-à-dire autant de choses sur lesquelles ou à partir desquelles il est possible d’agir, le dysfonctionnement, lui, réuni tout un chacun dans le mythe d’une égalité nébuleuse sans idéal régulateur. Il n’y a qu’une anomie globale devant l’alternative restante : ergornomiser son trouble ou en guérir. Voilà en deux mots ce que les généticiens comme Balthazar disent au sujet de l’homosexualité : l’enracinement dans les gènes permet de vivre soulager de toute charge symbolique, psychanalytique, ou alors, cela se corrige à grand renfort de piqures d’hormone. Le grand mythe de la génétique et du dysfonctionnement promet aux êtres humains de passer leur vie dans un grand hôpital où ils seront abreuvés de traitements, soumis au dogme de la Bonne Santé.


Le principe de norme ne se conçoit que comme un construit culturel et social. C’est une perspective fluctuante, une variable et non une constante, une mesure de la société dans son ensemble, une illusion partagée et nécessaire qui peut évoluer à tout moment, qui peut et doit être contestée. Le Dysfonctionnement qui semble plus ouvert, plus tolérants, plus accueillant et bienveillant, renvoie en réalité à l’inflexible : derrière tout principe de dysfonctionnement se cachent une orthopraxie immuable, une orthonormie rigide, une orthodoxie ferme. C’est incontestable, puisque scientifique, puisque qu’incorporé au plus profond de l’individu depuis la période fœtal. De fait, la détermination génétique des individus n’est pas une atténuation généreuse des différences au vue d’un plus grand respect universel (les individus ne choisissent pas plus une maladie génétique qu’une orientation sexuelle), il s’agit d’ors et déjà d’un tri sélectif des individus au sein d’une population en fonction de particularités signifiantes au nom d’un progrès biologique de l’espèce. Le grand hôpital dont je parlais plus haut ne tardera pas à dévoiler son vrai visage : réserve génétique sous forme de Bioland mondial, zoo humain global.


Amitiés

H.

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