En terrasse, un journal à la main. Nouvelles du monde, rien d’important : guerres, famines, dévastation. Faits divers, drames du quotidien. Accidents de chasse. Joli palmarès: deux enfants de neuf ans tués, l’un par son frère de dix-sept ans, l’autre par son grand-père de soixante-dix ans, un garçon de treize ans tué par son père. Accidents de chasse ? Le premier a été tué dans sa chambre, le second dans le jardin. L’arme un fusil de chasse, la période, celle de la chasse : accident de chasse, conclusion logique. Le troisième, le père à glissé. Pour les trois, le coup est parti tout seul. Directement en pleine tête, sans viser. Pour le premier, le grand frère était censé nettoyer son fusil. Dans la chambre de son petit frère, logique. Le second, le grand-père dit ignorer que le fusil était chargé, il en vérifiait l’équilibrage. En visant son petit-fils, logique. Le troisième, il maintient, il a glissé sur un talus. Le fusil chargé, laissant courir son fils devant, logique. Le père précise : «Mon fils était précoce». Treize ans, mort, oui, il est précoce. Pas de doute. Il a battu Mozart. Le père ajoute : «Mon fils avait un grand avenir devant lui». L’éternité est sans doute le plus grand des avenirs possibles. Le gosse devrait lui dire «Merci papa». Silence ? Quel ingrat.
Pas de condamnation, pas de suppression du permis de chasse. Accidents, affaires closes. Les chasseurs soutiennent les grands-pères, pères, frères et familles dans ce désastre. La fatalité, le malheur, ça existe. La preuve. Solidarité. Même fédération de chasse, les trois enfants seront enterrés le même jour. Union dans la douleur. Un petit coup d’église au passage. Les voies impénétrables du seigneur prennent parfois la forme d’un double canon. Calibre 24, 40, 50, chevrotine, qu’importe, c’est la détonation qui compte. Amen. La fédération de chasse paye la cérémonie par la collecte. Une pour trois, trois pour une, principe d’économie. Elle a payé aussi la reconstitution faciale. Quand c’était possible, c'est-à-dire pas trop coûteuse. Elle a surtout proposé des avocats. Eluder l’accident, replacer la chasse dans une tradition, la concevoir comme une mesure d’hygiène, un acte écologique, un rééquilibrage des excès de la nature. Un cerf, un canard, un sanglier, trois gosses, c’est net, propre, équilibré. La chasse écologique ? Foutaise. Si la chasse l’était, en ces temps de vieillissement des populations, elle abattrait du vieux. Elle ne tue que des enfants, des garçons de préférence. Refoulement homosexuel. Passage à l’acte éroménocide. Avec un zeste d’inceste, de préférence.
Tiens, un encart. Titre : «Le corps du garçon à été identifié». L’article : «Le cadavre du garçon de onze ans qui avait été retrouvé défiguré le pantalon sur les chevilles et dont la posture avait d’abord fait pensé à un crime sexuel, à été identifié. Il s’agit de X. Il était parti à la chasse avec son oncle. Pris d’un besoin pressant, il s’était refugié derrière un buisson. Son oncle l’ayant confondu avec un lièvre a tiré. Le garçon a été touché mortellement à la tête. L’oncle ayant pris conscience de son geste, paniqua et partit en abandonnant le corps de son neveu en forêt» En pleine tête. Le garçon était accroupi. Pas à dire, les lièvres sont grands ou sautent hauts. Une règle de la chasse à l’enfant : viser la tête. Il le laisse là sans appeler les secours, sans prévenir ses proches. Sympa le frère du père, ça sent l’entente dans la famille. L’article ne dit pas si le garçon avait été porté disparu, juste que son corps avait été retrouvé. Le père et la mère le soir, les jours suivants ne sont pas inquiets. Pas de nouvelle de l’oncle, pas de nouvelle du fils, bonne nouvelle. La chasse c’est l’évangile familial. Allelehuiah. « Que rapportes-tu ?» «Du gibier » ; «Et l’enfant ?» ; « Je l’ai tué» ; «Et son corps ? » ; «Il pourrit dans la forêt» ; «Alleleluiah, vite réunissons toute la famille, tous les chasseurs et pleurons» ; «On prend quoi la reconstitution faciale ou l’avocat ?» ; « L’avocat! Et aussi le curé! Pour son visage, il nous reste toujours les photos ».
Pas de procès, pas de condamnation, pas de suppression du permis de chasse. En tout cas, pas un mot à ce sujet dans le journal. Dans l’hypothèse du crime sexuel, le monde indigné criait à la peine de mort. Devant l’accident de chasse, ce même monde appelle à la compassion et au soutien des familles. Fusil de chasse, symbole phallique, pas nécessaire de poursuivre la métaphore.
Peut-être un rituel caché. Grande festivité automnale. Promenade armée, croisade locale contre la faune sauvage, écologie civilisationnelle. Le climax, le sacrifice du garçon. Les chasseurs comme une secte avec ses rites mystérieux. Reproduire le geste d’Abraham et attendre qu’un ange vienne dévier le canon. Un échec à chaque fois. Ou alors l’ange a trop peur d’être pris pour un canard sauvage, ou alors, il y a trop de sacrifices en même temps. Pas d’ange à l’horizon. Dieu est absent des besaces à gibier. Pas des cimetières. La fédération paiera les enterrements ou les avocats ou les embaumeurs. Deux choix possibles sur les trois propositions. La couronne est assurée. Au troisième service funéraire, les sandwiches sont offerts. Les bières ? La chasse, des mises en bière qui précédent des mises en bières. Les bocks et les cercueils sont en open bar. Comme dit le proverbe «les parents boivent, les enfants trinquent»
Accidents de chasse. Préméditation : se promener avec des armes chargées. Préméditation : laisser les enfants courir dans le gibier devant des fusils prêts à tirer. Un fusil coure toujours moins vite qu’un enfant, c’est une règle établie. Les balles, les plombs, eux, toujours plus vite. Autre règle connue. Préméditation : laisser les enfants jouer avec des fusils chargés. Préméditation : laisser des chasseurs emmener leurs fils à la chasse.
Grâce à l’Union Soviétique, il est su que l’accident de chasse, ça n’existe pas. Comme la guerre civile pour les fascistes, la chasse, un excellent moyen d’éliminer les indésirables, comme le planning familiale pour les malthusiens, la chasse, un moyen charitable de réguler la population domestique. Sous texte aristocratique, se débarrasser du rival. Sous texte médiéval, éliminer le surnuméraire. Un fils est toujours un rival de trop pour l’homme au fusil chargé. Et les mères dans tout ça ? Elles astiquent les fusils. L’accident de chasse entrainant la mort d’un fils est le seul décès où les mères ne pleurent pas. Autant l’hystérie monte aux créneaux au moindre problème scolaire, autant elle devient un délire sécuritaire au moindre accident de la route, autant devant le coup de fusil, elle se tait. La femelle s’incline devant son chasseur-cueilleur-mâle totémisé. La chasse comme domestication par le silence des mères de l’infanticide sauvage. La chasse comme avortement tardif par consentement mutuel du père et de la mère.
Accidents de chasse ? Le hasard vise toujours bien : quatre tirs, quatre têtes. Bons chasseurs, beaux trophées, belles cérémonies, beaux deuils. « J’ai enterré mon permis de chasse et mon fusil avec mon fils». C’est digne, probe, émouvant, un tantinet sur-joué mais si nécessaire. La différence entre fils et fusil n’est qu’une question de dyslexie : ça mélange les lettres, ça en met en trop, ça invente des syllabes. «Tu as enterré qui ?» ; «Mon fusil.» ; «Ça se rachète un fusil» ; «Avec la collecte en plus de la cérémonie, je vais pouvoir m’acheter le dernier modèle de chez KYB, moins lourd, plus facile à épauler»; «C’est triste pour le petit» ; «Oui, il faut se dire qu’il ne souffre plus, et puis dans le monde où on vit, quelle vie il aurait eu ?» ; «Oui, c’est pas joyeux tout ça. Et sinon comment va la famille ?» ; «Il me reste trois garçons» ; «Tout va bien alors, tout va bien! On te voit l’an prochain, à l’ouverture, avec tes fils ?» ; «Bien sûr, je ne raterais pas cette occasion. Enfin…» ; «Enfin ?» ; «C’était quand même un bon fusil » ; «Oui, c’est con» ; «Oui» ; «Et tes chiens ?» ; «Ils vont bien». Quand le chien va, tout va.
La mort du chien en chasse est couverte par les assurances. L’assurance chasse, presque un poème oulipien : «Su fait d'accidents par armes à feu pendant la chasse ou à l'occasion de celle-ci, y compris la responsabilité civile pour les chiens en action de chasse, y compris la responsabilité civile en qualité d'accompagnateur au sens du décret 2001-812 du 7.09.2001, y compris la responsabilité civile de la venaison à titre gratuit dans les deux jours suivant la journée de chasse. Les salariés occasionnels de l'adhérent, porte-carniers, et rabatteurs, sont considérés comme tiers.» Ou encore : «C'est-à-dire tous accidents corporels dont je serais moi-même victime, éclatement du fusil, blessure par inconnu ou par insolvable du seul fait d'armes à feu pendant la chasse ou à l'occasion de celle-ci » ; y compris le décès du chasseur estimé entre 10.000 et 20.000 euros. Le décès du chien : «Dommages causés aux chiens de chasse par accident de chasse : mort ou blessure par accident y compris empoisonnement ; mort résultant de l’abattage ordonné par les autorités administratives ou sanitaires ; mort par suite d’opération faite par mesure conservatoire urgente suite à accident». La mort du chien, y compris par empoisonnement, vaut entre 500 et 2000 euros.
Et le fils, le mineur de moins de quinze ans tiré en pleine tête par son père, son oncle, son frère, son grand-père, fait-il partie des tiers, des porte-carniers, des insolvables ou des canidés ? 500 ou 20.000 euros pour un carton plein par tête de garçon ? La question demeure : peut-on empoisonner son fils en période de chasse et être couvert par les assurances ? « L’argent que nous avons reçu n’a servi qu’à la cérémoni » dit une mère sibylline à un journaliste. Assurance «enfant-mort-à-la-chasse» avec bénédiction maternelle. Un homme tire. Une tête explose. Une clause en minuscule à la fin d’un contrat précise que le coup est parti tout seul. Une mère se signe. Pour le fils, je n’ajouterais pas de A, je n’aime pas le sensationnalisme, ni l’émotion. Le père, le fils et le Saint-Fusil, la mère en piéta dolorosa retenue. Il faut rester digne.
L’accident de chasse, le dernier assassinat rituel familial couvert par les assurances et l’indulgence de la Société. «On en a parlé partout, pendant une semaine, dans les journaux, la radio, la télé, même au niveau national. Il y a eu de la médisance, des paroles blessantes, mais surtout beaucoup de soutien, ça nous aide à faire le deuil. Vous savez, depuis l’accident, mon mari ne dort plus la nuit». Le mari répond: “Chez nous, la chasse est une tradition familiale qui se transmet de père en fils” jusqu’à ce que mort s’en suive.
(Ce texte de fiction a été composé librement à partir de fait divers réels et de citations non moins réelles, certes perdues au milieu de dialogues inventés. Le reste, oui, je le concède, ce n’est jamais que mon opinion sur la chasse.)
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