Cher ami,
M’étant laissé convaincre par l’air du temps, la gloire des prix et aussi par la curiosité, j’ai lu deux romans de Michel Houellebecq. De fait, sur les cinq livres majeurs que cet écrivain a proposé au public, j’en ai lu trois : Les Particules Elémentaires, Plateforme et La Carte et le Territoire. J’ajoute avoir lu son essai sur H.P. Lovecraft.
Feraient défaut à ma science sur Michel Houellebecq, Extension du Domaine de la Lutte, La Possibilité d’une île, ainsi que sa foisonnante poésie, et autres livres d’entretiens ou interviews. Avant tout chose, je note en lisant la bibliographie de l’écrivain que trois de ces ouvrages ont été félicité par un prix littéraire :
1998 : Les Particules élémentaires, Flammarion, lauréat du prix Novembre, « meilleur livre de l'année ».
2001 : Plateforme, Flammarion.
2005 : La Possibilité d'une île, Fayard, lauréat du prix Interallié.
2010 : La Carte et le Territoire, Flammarion, lauréat du prix Goncourt.
Autant le dire, je ne suis pas un expert de Michel Houellebecq, juste un lecteur occasionnel et, de nos jours, il est évident que la seule critique possible d’une œuvre littéraire ne peut naitre que d’un expert. L’essai sur H.P. Lovecraft m’avait convaincu que Houellebecq n’avait pas compris l’auteur américain. C’est une chose envisageable. Pour décharger Michel Houellebecq de tous les torts je soulignerais que Philipe Sollers énonce au sujet de H.P. Lovecraft que ce dernier a écrit des textes de science-fiction. C’est une preuve de l’ignorance du travail de l’auteur américain qui se plaçait, de prime à bord, dans la poursuite du conte moral hérité d’Edgard Poe. Aucun texte de science-fiction. Mais je pense que Sollers reproche surtout à Lovecraft son usage folklorique des textes gnostiques chrétiens. L’auteur américain s’était, selon la mode du XIX, entiché d’alchimie, d’ésotérisme, d’occultisme où les textes hermétiques de ces chrétiens des premiers siècles ont largement été dévoyés.
H.P Lovecraft, appartenant selon la terminologie classique, aux auteurs mineurs, n’a produit que deux œuvres pouvant susciter un véritable intérêt : L’affaire Charles Dexter Ward et Démons et Merveilles. Le reste est majoritairement constitué de nouvelles ou de feuilletons inachevés destinés à des magazines à un centimes de Dollar. La majeure partie de ces textes avait d’ailleurs été terminée par des proches de l’auteur. Après la mort de Lovecraft, ses amis se sont considérablement enrichie, ou, du moins, ont acquis une certaine réputation littéraire dans le genre fantastique, en exploitant les brouillons et autres textes en friche laissés par le défunt.
Lovecraft, qui avait pris pour maître E.A. Poe, s’originait dans le roman gothique anglais du XVIII. Il avait pour l’Europe du «Grand Siècle» une nostalgie inexplicable et était mu par une véritable misanthropie qui dérivait vers un racisme le rendant infréquentable. Pour le rendre pittoresque, il était malade et fou. Il fut décrit de son vivant comme un ermite travaillant la nuit. De fait, il était hypnophobe et passait son temps à écrire des lettres dans lesquelles il proposait ses critiques littéraires, ses pensées philosophiques ou scientifiques. Elles valaient ce qu’elles valaient, mais je peux lui reconnaitre le mérite d’avoir perçu que le XX siècle serait celui de la religion scientifique ou de la science religieuse ; voire des deux. Il ne fut surement pas le seul. Un épistolaire acharné dont les lettres dépassaient cinquante pages ; il est possible de se demander pourquoi il n’a pas consacré autant d’énergie à ses écrits littéraire. La réponse est simple : il les trouvait mauvais. Lucidité ou fausse pudeur ? Dans sa correspondance, il décrivait aussi et surtout ses cauchemars. «Tous ce que j’ai écrit, je l’ai rêvé » est l’une des phrases qui résume son œuvre et donne à douter de son état mental.
H.P. Lovecraft n’échoue pourtant pas en littérature. Il présente un monde désespéré et moisissant où l’espèce humaine coincée entre superstition et science - les deux se nourrissant réciproquement- n’a aucune issue. D’aucun, comme Michel Houellebecq, pourrait s’en tenir a de désespoir et cette haine de l’humanité, associés au racisme et antisémitisme, pour y voir des projets de génocide global. C’est fondamentalement une erreur, en tout cas, le fait de non-lecteurs.
Les textes de H.P. Lovecraft se fondent sur un solipsisme intégral, c'est-à-dire l’emprisonnement psychique d’un individu dont le lecteur découvre le récit de l’effondrement. Le choix laissé aux personnages se limite au rêve ou à la folie : cela finit souvent à l’Hôpital Psychiatrique. H. P. Lovecraft. Lovecraft signifiant don ou talent pour l’amour, il est possible de se demander pour quel amour l’auteur américain était-il doué ? La réponse est simple : la connaissance. Le cœur nerveux de l’œuvre de H.P. Lovecraft se fonde sur l’impossibilité de l’individu, et donc l’espèce humaine, à connaitre : se connaître et connaître le monde, l’univers. Ainsi les personnages sont inexorablement coincés entre le non-dit et l’indicible. Le Mythe que l’auteur a inventé n’est que la figure des errements psychiatriques des personnages qui oscillent entre grotesque et barbarie. H.P. Lovecraft n’est ni sociologue, ni ethnologue, ni anthropologue ; dans ses textes, il ne montre que mépris pour toutes les cultures et organisations humaines qui n’ont, à ses yeux, pour finalité que de nier la possibilité de connaître en maintenant l’espèce humaine dans la servitude et l’atavisme. Si certains se servent des descriptions de New-York pour démontrer la haine raciale de Lovecraft, ils oublient la véhémence de ce dernier sur les communautés rurales et urbaines des « petits blancs américains » décrit comme des dégénérés congénitaux vautrés dans l’inceste. Les mêmes attaquent en général l’auteur sur sa vision dénaturée des rituels des cultures premières en oubliant bien sur sa détestation profonde des rituels des sociétés dites modernes. La prochaine attaque contre H.P. Lovecraft viendra surement d’un puritain musulman qui fera semblant de s’indigner en découvrant le sort que l’écrivain réserve au prophète de l’islam : un fou dont la religion s’appuie sur la tenue d’un registre des morts. Je suis surpris que Michel Houellebecq soit passé à coté de ce détail lui qui dans Plateforme règle quelques comptes avec le monde musulman.
La connaissance, chez Lovecraft, est rendu impossible par la faiblesse ontologique de l’espèce humaine qui bascule dans la folie dès que son entendement doit faire face au surgissement de quelque chose le dépassant. La connaissance est aussi rendu impossible par le rêve. Bien que de nombreuses page semblent donner à l’onirisme la part belle, le rêve est à n’en pas douter une fuite un peu vaine pour l’auteur. Dans Démons et Merveilles, le personnage principal, Rodolphe Carter, décrit comme un grand rêveur, est au final dépossédé de ses songes par quelques dieux anciens et inquiétants. Il est brutalement renvoyé à la triste réalité humaine vidé de sa substance mais sentant que dans des éons étranges quelque chose de terrible est en train de commencer : l’odieux culte de Cthulhu renait de son oubli. Tout est dit : le rêve, l’imaginaire sont les lieux ou s’inventent les dieux et les religions, c'est-à-dire l’ignorance et la barbarie. Le rêve, une puérilité hantée d’images grotesques digne des cauchemars de la prime enfance. Les nouvelles de Lovecraft sont parsemées de description assez ridicules et drolatiques de monstres enfantins. Je pointerais que dans la production littéraire et cinématographique de l’horreur et du fantastique, le monstre sous le lit, dans le placard, le jeu de frayeurs qui devient réalité (… ) sont toujours présents. Tout une somme de pusillanimité qui ne fait pas fuir les spectateurs ou les lecteurs. Le succès de Stéphane King ne démentira pas cette affirmation.
Que reste-t-il alors à Lovecraft pour avoir marqué ainsi la littérature fantastique ? Pour les suiveurs, un culte démoniaque clef en main permettant quelques nouvelles ou récits à effets garantis. Lovecraft a aussi écrit un manuel de composition de récits d’horreur. A ce propos, Stéphan King, qui aurait bien aimé être Lovecraft, l’a souvent lu et relu.
Pour les lecteurs un peu plus attentionnés, il restera une intrigue. Elle se compose de la façon suivante :
a- Les personnages sont pris entre un univers immémoriale, infini et terrifiant (ce qui n’est sans rappeler la terreur pascalienne mais au lieu de fonder la nécessité d’un dieu catholique, cela fonde un culte barbare) et un monde intérieur autonome et angoissant (le monde du rêve vit sans les rêveurs et lui joue de mauvais tour. C’est une non-voie)
b- Les personnages sont pris dans une ligne de tension entre une altérité intérieur radicale (je suis un autre, je est un autre) et la continuité de l’indicible au fonds de leur conscience (d’où le rêve, la folie)
c- L’impossibilité de connaître se fonde sur le passé, la mémoire dont les méandres obscurs sont source de danger et d’effroi. ( Les personnages sont toujours confrontés à quelque chose de très ancien avant de s'’effriter)
d- La puissance de suggestion renvoie le lecteur à ses propres appréhensions. (le personnage altéré n’est pas le double du lecteur, c’est le lecteur lui-même)
La majeure partie des récits sont à la première personne et place un sujet clivé, voire morcelé, devant la continuité de ses propres angoisses. Dans la lutte contre ces dernières, il se heurte aux non-dits du passé. Autrement dit : la mémoire est une maladie qui rend impossible la vie présente et qui conduit l’individu à s’égarer dans la religion (le rêve) ou la science (ou pseudo science, alchimie, etc... c’est-à-dire la folie) au lieu de se connaitre lui-même.
La mémoire est une maladie. Cela donne le sentiment que Lovecraft vit de nos jours.
Dans son essaie sur Lovecraft, Michel Houellebecq, insiste sur l’idée que l’auteur américain est un sale type (raciste, etc.…) qui ne sait écrire que des textes minables. Pourquoi un tel acharnement sur un écrivain dit mineur ? II n’y pas longtemps, Michel Onfray attaquait furieusement Freud en sortant un livre d’inepties dignes d’un mauvais esprit de potache à chapeau d’âne. Pas mieux écrit. S’attaquer au fondateur de la psychanalyse en voulant lui régler son compte ; rien que ça. Onfray échoue comme il se doit. Il s’est frotté au génie de Freud dont il est jaloux, enfin il pourra toujours dire qu’il a essayé. Il en demeure loin cependant. Il s’en remettra, il peut encore s’asseoir sur son trône pastoral à Caen. Houellebecq a choisi la simplicité. Il s’attaque à ce qu’il pense être plus petit que lui ; reléguant l’insuffisance sur Lovecraft, il s’en tire avec les honneurs. Il y a, au moins, un point commun entre Houellebecq et Onfray : le gout du médiocre, la passion du vulgaire.
Que dire de Houellebecq ? Rien. De fait, je n’ai rien à dire, rien à en dire ; je n’ai pas de rivalité particulière avec cet auteur dont les livres m’ennuient. Ce que j’en perçois:
- Son jeu avec les formes ultra-codifiées de l’infra littérature (business-story, success-story, anti-utopie, roman à l’eau de rose, pornographique, thriller, anticipation, ego-fiction),
- Son gout pour le collage,
- Son flirt avec le plagiat ( citations intégrales de pages de wikipédia dans la carte et le territoire : pourquoi pas ?)
- L’exposition directe ou indirecte de sa bibliothèque,
- Son inscription dans un certain réalisme, naturalisme, mâtiné d’un profond pessimisme. Un réalisme triste, un naturalisme dépassionné.
J’ai entendu dire qu’il était présenté comme un «romantique torturé». Cela me fait un peu rire. De toute façon, je n’aime pas le romantisme : « le chant du cygne », c'est-à-dire la complaisance pour l’agonie, m’exaspère. Je pense que c’est plus un positiviste désenchanté qui se complait dans son marasme. En tout cas, il en donne l’image. Positivisme, Auguste Comte, rien que cela ça devrait donner à sourire. En coin. Je le citerais juste :
« Si tu veux avoir des lecteurs, mets-toi à leur niveau ! Fais de toi un personnage aussi plat, flou, médiocre, moche et honteux que lui. C'est le secret. »
H.
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