dimanche 22 mai 2011

Correspondance 8

Cher ami,

 

Tu as pu me trouver un peu assassin avec Houellebecq dans ma dernière lettre ce qui dans le fonds n’étais pas véritablement mon intention. Je veux dire par là que je n’ai aucun compte à régler avec l’écrivain. D’ailleurs, quoique j’en pense, et quelque soit ma critique, Houellebecq est un écrivain. Je n’entrerais pas dans la cohorte des indignés aboyant au lynchage littéraire ; cela n’a réellement aucun sens. Houellebecq sait écrire, construire des romans, il ne fait pas que raconter des histoires. Ma réaction est plus fondamentale que formelle : je ne partage pas son désenchantement littéraire. Ce qui surgit à mes yeux en lisant ses livres se résume dans un «à quoi bon» de la nature de celui qui découle de la lecture du Mythe de Sisyphe de Camus. D’ailleurs, dans son dernier roman, Michel Houellebecq essai de faire croire qu’il partage l’illusion Camusienne d’un Sisyphe heureux.

Imaginer Sisyphe heureux. L’hypothèse fait sourire. L’absurde ne rend pas heureux. S’il s’agit de dire cela, alors Houellebecq le dit assez bien ; j’ai le sentiment que cela ne nécessite pas roman en démonstration ou en représentation de l’argument. De surcroît, n’étant pas positiviste, je n’en n’éprouve pas le désenchantement. Ou alors, je suis trop provincial, Paris m’a toujours fait défaut, et je suis en retard sur l’époque.

Dans mon dernier courrier, je voulais surtout arguer contre la mauvaise foi de l’écrivain qui, dans son essai sur H.P. Lovecraft, se montre assez médiocre à mes yeux. Je ne comprends pas l’acharnement de Michel Houellebecq à vouloir démontrer que l’écrivain de nouvelles fantastiques et d’horreur (inspirées du conte moral selon E.A. Poe) était une ordure. Quoiqu’il soit, un écrivain ne peut pas être un sale type. L’identification massive, et donc restreinte, faite entre un auteur et sa biographie est toujours nulle et non avenue. (A ce propos, il serait bon d’appliquer la pseudo grille d’analyse philosophique et littéraire de Michel Onfray à ses propres travaux, juste par amusement ; je gage que même avec ses propres outils, il n’y n’aurait pas grand-chose à sauver).

De nos jours, par ignorance autant que par provocation vaine, des auteurs des plus déplorables retrouvent des lecteurs. Je passe outre Brasillach ou Drieux Larochelle, ainsi que le reste de l’équipe de Je suis partout, journal collaborateur (faut-il définir la collaboration durant l’occupation Nazie ?), pour m’arrêter sur un éloge, lu dans un canard local, des textes de Léon Daudet. Je ne sais quel imbécile à juger bon de les rééditer. Oui, Daudet Léon, il s’agit, du neveu d’Alphonse, si je ne me souviens bien. Tu vois, je n’ai pas ouvert un dictionnaire pour vérifier, ce qui est déplorable, je n’ai pas non plus fait un saut sur google et wikipédia pour évaluer ; j’accepte cette part de flou qui règne au sujet de mes acquis : la honte, n’est-ce pas ? Par contre, je sais sans nul doute, que ce Léon Daudet était un pilier de l’Action française, anti-dreyfusard au comportement de hussard et à la plume lourde. En somme, un gros beauf. L’époque de confusion, d’amalgame, d’ignorance permet que ce type prenne une petite place dans les champs culturels. Ni Lovecraft, ni Houellebecq ne font partie des poubelles de l’aventure littéraire. Alors, il serait possible de poser les questions suivante : pourquoi ces deux là ? Pourquoi Sade, Céline, Kafka, Lautréamont, Rimbaud… et pas les autres ? (Tous les autres ?) Ne serait-ce pas simplement-là une sélection d’éditeur, un tri académique, un choix universitaire, une doctrine d’enseignement, un logique de programme d’éducation? Je crains en effet que les questions qui traversent mes contemporains ne soient pas d’une autre nature, un complot  qui leur imposerait à lire ceci plutôt que cela. Ce n’est qu’ une conspiration du Mauvais Goût, cela va de soit.

Je n’ai pas le talent de Sollers, Blanchot, Sarraut, Nabokov, pour défendre dans une simple lettre les écrivains, la littérature. Et moi, qui pensais pouvoir plonger dans les gouffres obscurs de la solitude, me voilà quelque peu contraint de sortir de l’ombre. Je sais, je suis bien  romantique avec mes gouffres et mes solitudes. Effet de style un peu sur-joué, mais pourquoi pas ? Juste une façon de dire que tous mes lectures sont bien fragiles. Evidement, je plongerais dans le name dropping pour m’en cacher et ne pas penser par moi-même. Je pastiche à peine le jeu de l’époque dans sa médiocrité, ce jeu où la référence n’a plus titre, où le sujet est mort. Il ne reste rien.

La littérature, la musique, la peinture, la poésie, enfin l’art ; «Attention, il se passe quelque chose», comme disait Paul Claudel. Il se passe quelque chose qui mérite une attention, qui retient l’attention ou qui stupéfait, qui saisi, qui alarme. Dans le fonds, ce n’est pas une question de «j’aime/Je n’aime pas» mais de «Est ce que ça parle ?» ou mieux « Est que ça me dit quelque chose de nouveau ?» (Comme disait Andy Warhol) ou peut-être «En quoi cela m’ébranle pour que j’y résiste à ce point ?». Etre ému, touché, bouleversé, transporté, embarqué, qu’importe.

Je me souviens d’un ami à qui je passais un morceau de musique industrielle et qui m’affirma que je ne pouvais avoir avec cette expression qu’un lien purement intellectuel. En vérité, ce morceau me nourrissait ; il me donnait émotion, perception, chamboulement, un coup de poing dans le ventre ; il disait ce que je ne pouvais dire autrement et, au-delà de moi-même, ce qui ne pouvait se dire autrement. Je ne doute pas que ces musiciens aient élaboré leur morceau, d’une façon ou d’une autre. Voilà un point sur lequel je ne peux pas suivre Houellebecq dans son dernier ouvrage. Il laisse à croire que les artistes ne créent pas mais qu’ils accumulent des essais, des brouillons dont il finira bien, statistiquement, par sortir une œuvre. Houellebecq parle beaucoup et souvent de photographie et d’art contemporain dans ses livres ; je pense que les théories de ces derniers nourrissent son travail d’écriture.

Il est bien heureux qu’il y ait des essais, des brouillons, des ratés, des corrections ; l’art, la littérature, cela ne va pas de soit, cela n’est pas qu’une formalité à remplir. Je ne dirais rien de ce que j’affectionne et qui m’a construit. Je dois, en partie, ma vie à ma curiosité, à ma découverte des écrivains et des peintres. Tout cela demeure cependant très anecdotique et un peu intime.

«L’époque est médiocre» disait Deleuze avec inquiétude il y a plus de 20 ans. Que dirait-il aujourd’hui ? En même temps, j’ai le sentiment que l’époque à toujours été un peu médiocre devant les écrivains et les artistes. Sauf usage théologique, commercial ou politique de circonstance ou de propagande. Et encore ça ne dure pas longtemps. Un publicitaire, un propagandiste ne sont pas des artistes; il arrive que ces derniers se soumettent à l’un ou à l’autre pour des raisons troubles. La religion n’est jamais vraiment artistique, sauf la catholique de façon assez mystérieuse. La renaissance du XIV°, le Maniérisme et le Baroque, j’irais même jusqu’à la renaissance du XII°, ont de quoi laisser pantois. Faudrait-il seulement rappeler que le réalisme caravagesque heurte encore de nos jours les âmes bigotes et puritaines ? Ses toiles religieuses sont des commandes, évidement, mais qui ne nos jours ne travaillent pas sur commande ? La question est celle de la liberté de l’artiste et de l’art, pas celle de la commande. Caravage l’illustre bien.

«L’époque est médiocre» dit aussi Houellebecq avec épuisement et amertume. Je peux partager la seconde, subir le premier, mais me dire qu’il y a, là, quelque part, une guerre à mener ; même si je ne sais ni où, ni comment. Je ne suis pas non plus un champion de la colère et de l’indignation, ce qui me semble toujours un peu trop démonstratif et sans effet, pas un héraut de l’action ; dans le fonds, je me définis difficilement dans l’époque et ses convulsions.

La question que je me posais dans la lettre précédente était : que faire en littérature après Houellebecq (et son à quoi bon) en sachant que le prix Nobel à été donné à Le Clezio (et son classicisme)? Je pointerais au passage qu’ils sont tous les deux, à leur façon, classiques, et qu’en littérature on ne va pas rigoler tous les jours dans les années à venir. Je dois avouer que j’en suis perplexe et impuissant. De mon coté, je n’ai écris qu’un roman policier de hall de gare. C’est loin d’une révolution littéraire baroque. D’ailleurs, je suis pas baroque. A peine romancier. En province. Picardie. C’est dire.

Un roman policier. Alors que les américains ont des auteurs qui vendent «plus de 50 millions d’exemplaires dans le monde ». En cas de ralentissements des ventes, leur éditeur devient promoteur et propose le don d’un sac pour l’achat de deux thrillers. Un sac c’est plus utile qu’un livre. Depuis le rush sur les nordiques, ces derniers sont désormais présentés et introduits par leurs grands frères de plume. Les nordiques et leur sens du paysage, en voilà de l’intrigue. Cela ouvre les Salons. Impossible de rater  l’un de ces auteurs, même inconnu, le chemin de l’achat est pointé depuis l’entrée de l’hypermarché. Ces livres sont fait pour être oublié dira Sollers avec une certaine hauteur. Mais oui, des tonnes de livres depuis l’invention de l’imprimerie ont été fait pour être oubliés, ce ne sont pas 50 millions d’exemplaires, de plus ou de moins, qui changeront quelque chose à l’affaire.

Ecrire un polar dans ces conditions, il n’est pas impossible de me demander à quoi je pensais. De plus, je le concède, je lis assez peu de polars, de thrillers J’ai replongé dans Balzac et Nabokov. En posant les yeux sur quelques lignes de leur œuvre, j’ai songé que j’avais trahis les livres. Je ne lisais presque plus ces dernières années. J’ai, à n’en pas douter, dû rater quelques vagues littéraires. Quant à écrire, la question se pose toujours, avec, comme il se doit, la dose de narcissisme qui convient. Le désenchantement n’est jamais loin. Houellebecq épuise un genre, il sera donc imité. Sollers aimerait bien que les flèches qu’il lance soient ramassées. Commence, je le crains, une génération de suiveurs. Le Clezio, quant à lui, il desséchera un peu plus le goût de la lecture dans les lycées. C’est, me semble-t-il, un auteur pour prof de français. Il a, d’ailleurs, atteint la consécration très française d’être un classique de son vivant ; ça fait rêver. Il y a d’autres auteurs contemporains, je concède ne les avoir pas lu ou les avoir perdu de vue. Que veux-tu, je vis en Picardie, c'est-à-dire nulle part, n’est-ce pas ?

H.

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